jeudi 14 mai 2009

Lettre ouverte de Julien Dray à Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, au sujet du mouvement des universités

Madame la Ministre,

Je m'adresse à vous au sujet du mouvement de mobilisation des universités contre les réformes que vous proposez de notre système d'enseignement supérieur, et notamment celles qui touchent le statut des enseignants-chercheurs. Ce n'est pas la première fois que nous en parlons : vous m'aviez aimablement demandé, lorsque vous avez pris vos fonctions, de venir échanger avec vous à ce sujet, connaissant mes responsabilités passées dans le monde étudiant, et mes prises de position au sujet de l'université. Nous avions discuté de la situation de l'université française, et étions tombés d'accord sur le fait qu'elle devait changer, mais qu'elle avait moins besoin de changement que de confiance – confiance en elle-même, confiance du reste de la société, confiance du gouvernement. Je vous avais également dit combien j'étais méfiant et réticent envers les grands projets de restructuration, mirifiques sur le papier mais peu soucieux de la réalité du terrain, des femmes et des hommes ; j'ai vu passer, en tant qu'étudiant, enseignant-chercheur, puis élu, beaucoup d'architectes en la matière, mais peu de (re)construction effective. Sur ce point, il est vrai, vous ne partagiez pas mon sentiment. Mais vous ne pouvez pas dire que je ne vous avais pas alertée.

Je me permets de m'adresser à nouveau à vous car je pense que la situation actuelle est très grave. Je reste fondamentalement sceptique sur l'autonomie financière des universités, sur ses conséquences concrètes et sur les risques qu'elle comporte sur le plan budgétaire. Je sais que vous m'objecterez à ce sujet le « modèle américain » ; mais alors, parlons-en jusqu'au bout, sans nous arrêter aux images d'Épinal : parlons de l'endettement des étudiants, d'une part, rappelons d'autre part que la recherche, sur les meilleurs campus américains, reste très largement financée par les deniers publics. On n'améliorera pas le fonctionnement de nos universités en les dénigrant systématiquement et en courant après d'autres systèmes, mal connus et mal compris.

Il faut regarder les choses en face. Jamais les universitaires, de toutes tendances politiques confondues, n'ont été aussi longtemps, aussi durement, et aussi largement mobilisés contre une réforme. Contre une réforme, pas contre toute réforme. Des solutions existent, à condition que vous acceptiez d'organiser honnêtement une concertation réelle. Mais vous avez fait le choix d'une stratégie de tension, ne cédant sur rien, multipliant objectivement les provocations, faisant du maintien du cap de votre réforme votre seul objectif politique, contre toute évidence et toute rationalité. Vous allez me répondre, sans doute, que vous refusez de discuter avec des minorités gauchistes, et que vous jouissez du soutien silencieux de la majorité elle-même silencieuse. Vieille rengaine, souvent entendue ! Rengaine qui vous voit enfiler les habits de ceux qui vous ont précédée à votre poste, il y a trente ans. Je ne conteste pas qu'il puisse y avoir des « minorités agissantes » – il y en a toujours – mais l'expérience montre qu'elles n'ont de prise sur la situation que quand celle-ci est réellement problématique. Or tout montre bien (et j'espère que vos relais dans les universités vous le confirment) qu'il y a un malaise qui dépasse largement toute minorité, et qu'on ne peut décemment le balayer d'un revers de main.

Ne vous laissez pas griser et hypnotiser par le culte de la réforme pour la réforme. La grandeur d'un ministre, ce n'est pas de remporter des victoires sur des grévistes, à quelque prix que ce soit, c'est de réconcilier. L'honneur d'un responsable politique, ce n'est pas de dresser des catégories de Français les unes contre les autres, c'est de conjuguer les intérêts particuliers pour mieux réaliser le bien commun. Et cela n'est jamais aussi vrai qu'en temps de crise.

Je vous mets solennellement en garde : votre attitude est dangereuse, car elle pourrait bien avoir des conséquences irréversibles dans les universités, bien pires que des examens non tenus. Vous contribuez à creuser entre grévistes et non grévistes un fossé qui ne se guérira pas en un été, et qui s'élargira encore si à cette première division vient s'ajouter celle entre « vainqueurs » et « vaincus ». L'université est une communauté intellectuelle et humaine, de chercheurs, d'enseignants, de personnels techniques et administratifs, d'étudiants. Elle n'est pas une entreprise avec son patron, ses cadres et ses ouvriers. Pas plus qu'elle ne se dirige à coup de passages en force et d'humiliations. Être ministre de l'enseignement supérieur, c'est être ministre de cette communauté, et respecter son unité, car elle est un des fondements des principes qui lui ont donné naissance.

Je vous prie d'accepter, Madame la Ministre, mes respectueuses salutations.

Julien DRAY

dimanche 10 mai 2009

Julien Dray : « J’ai retrouvé la radicalité de mes 20 ans » (Le Parisien)

Depuis le 10 décembre, Julien Dray qui fut, dans sa jeunesse, un militant trotskiste avant de s’engager au PS est visé par une enquête préliminaire pour « abus de confiance » diligentée par le procureur de Paris à la suite des découvertes faites en septembre 2008 par Tracfin (le service antiblanchiment d’argent de Bercy).



Avez-vous été entendu ? Connaissez-vous maintenant le dossier, au moins indirectement ?
Julien Dray. Double non. Non, après cinq mois, je n’ai toujours pas été entendu et je ne sais pas quand je le serai. Non, comme nous sommes en « enquête préliminaire », je ne dispose d’aucun accès au dossier, donc d’aucun élément tangible étayant les accusations. Indirectement, en prenant connaissance des confidences savamment distillées, des documents confidentiels jetés en pâture, je commence à reconstituer un puzzle. J’ajoute que, depuis le 26 janvier, j’ai dit que j’étais prêt à me justifier devant la justice de mon pays et, depuis maintenant près de cinq mois, j’attends. Mes explications semblent ne pas intéresser les enquêteurs. Je me demande toujours pourquoi.

Plus personne ne vous voit à l’Assemblée ni au siège du PS. Seul Jean-Paul Huchon vous accueille au conseil régional d’Ile-de-France. Avez-vous le sentiment d’avoir été lâché et, comme aurait pu dire François Mitterrand, « jeté aux chiens » ?
J’ai respecté une certaine éthique. Visé par ce que je pensais être une enquête personnelle, j’ai estimé qu’il était difficile de rester dans le même temps en première ligne, d’autant qu’à n’en pas douter, dans la « fraternité » du combat politique, la présomption d’innocence n’aurait pas été la chose la plus respectée ! Alors, je tiens mes permanences de député en Essonne et je fais mon travail de vice-président de la région Ile-de-France. J’y ai retrouvé mes racines et une famille qui, à l’instar de son président Jean-Paul Huchon, a su me témoigner soutien et amitié. Cela compte dans ce genre de période. « Lâché », « jeté aux chiens » ? A chacun d’en juger.

Considérez-vous être la victime d’un règlement de comptes politique et, dans ce cas, au travers de votre personne, cela vise qui ? Ségolène Royal, dont vous étiez proche ?
Qui peut sérieusement penser que ce qui se passe est le déroulé naturel d’une enquête ? Je n’accuse personne, je constate. Avant même que ne commence vraiment « l’affaire », le document accusatoire était déjà en distribution au palais de justice et dans les rédactions. Certains titres de presse ont même annoncé les perquisitions avant qu’elles ne commencent ! Il faudrait que je prenne des pages entières de votre journal pour raconter ce que je vis quotidiennement depuis cinq mois. Si ce n’est pas de l’acharnement, ça commence à y ressembler fortement… Y a-t-il eu manipulation, volonté de se venger ou d’éliminer ? J’ai de fortes présomptions, des indices sérieux, des traces laissées ça et là, mais je reste prudent. L’essentiel, à mes yeux, n’est pas de dénoncer telle ou telle responsabilité, mais de rétablir la vérité. Je le dois à mes électeurs, mes proches, mes amis, à ceux qui souffrent de cette situation.

Dites-vous aujourd’hui : « je suis innocent » ou « j’ai peut-être fait des bêtises, mais je ne suis pas celui que certains décrivent » ?
Je vous le dis très clairement : personne n’a détourné l’argent d’entrepreneurs ou d’associations. Au départ, il y a le rapport de Tracfin, la fameuse cellule antiblanchiment signalant des mouvements bancaires « atypiques ». Je conteste la légitimité même de ce rapport ainsi que son contenu, basé sur des allégations mensongères. A la suite de ce rapport, une enquête a commencé sans la moindre complaisance, le mot est faible, à mon égard. Ce n’est pas grave : ils font, selon la formule consacrée, leur travail… Je n’ai pas d’illusion : le mal est déjà fait et, d’une certaine manière, l’issue judiciaire de cette enquête est secondaire. Même si, au final, je prouve et je la prouverai mon innocence, il y aura toujours une « bonne âme » pour dire : « Ah oui, mais quand même, il n’y a pas de fumée sans feu. » Le but recherché, orchestré, était avant tout le lynchage médiatique. Mais je vais vous dire : il y a trop de gens qui souffrent, et des situations beaucoup plus dramatiques, pour que je m’apitoie sur mon sort.

Vous l’amateur de montres, vous avez admis un jour : « Je suis un acheteur compulsif... »
Je voudrais faire justice une fois pour toutes de cette histoire. Le lendemain des premières perquisitions, j’ai une discussion avec un de vos confrères. Une discussion amicale. Il n’était même pas question d’interview.
Au cours de la conversation, alors qu’il évoquait des rumeurs sur mes dépenses, je lui ai répondu par provocation : « Vous allez bientôt me dire que je suis un acheteur compulsif ! » Et par la magie de la presse, c’est devenu une interview où je dévoilais ma personnalité ! C’est à ce moment-là, avec cette imposture, que j’ai vraiment compris la folie médiatique dans laquelle j’étais, et que, quoi que je pourrais expliquer, tout se retournerait toujours contre moi. Personne ne voulait m’entendre : chacun voulait d’abord juger et me condamner.

Les policiers enquêtent sur votre « train de vie » qui serait spectaculaire. Maison de vacances, voyages, poker… Qu’y a-t-il de vrai ?
Depuis cinq mois, j’ai tout entendu, tout supporté à ce sujet. Même les histoires les plus folles, incongrues. Alors, je vais vous dire la vérité. Ma maison de Vallauris (NDLR : Var) , je l’ai achetée il y a vingt ans et cet achat a été examiné par toutes les commissions possibles et imaginables de ce pays. Quant au reste : mon addiction au poker, dont je serais presque un joueur professionnel, ma vie luxueuse de palace en palace, de boutique de luxe en boutique de luxe, bref, la revanche sociale de l’enfant de banlieue débarqué d’Algérie, tout cela est évidemment faux, archifaux. Cela fait partie de la mise en scène élaborée par le rapport Tracfin, qui a su trouver un relais complaisant chez des gens peu regardants sur l’éthique de l’information.

Mais votre silence ?
Je m’expliquerai devant la justice et personne d’autre. Même si c’est douloureux, je ne dérogerai pas aux règles et aux principes que je défends en tant que député. Même si ça me fait mal de lire toutes ces bêtises, j’en fais désormais une question de principe : je ne veux pas céder à ce voyeurisme malsain. Alors je sais, on dit : Julien Dray se cache, Julien Dray ne parle plus, donc Julien Dray est coupable. CQFD. Mais parler sur quoi et pour qui ? Sur le fait que je vais en vacances avec mes enfants pour assister à un tournoi de hockey auquel mon fils participe ? Sur le fait que ma carte de crédit personnelle sert aux dépenses de toute la famille ? Au début, j’ai essayé de me justifier, mais quand j’ai vu le viol de l’intimité, l’indécence et les discussions folles que chaque réponse suscitait, je me suis dit que, sur cette question-là au moins, je ne céderai pas.

Alors que Nicolas Sarkozy vient de passer le cap des deux ans à l’Elysée, le PS ne doit-il pas admettre qu’il a très longtemps, trop longtemps sous-estimé l’homme Sarkozy ?
Modestement, je vous dirai que ça n’a jamais été mon cas, et ces derniers mois, encore moins. Le problème pour la gauche est de sortir du rythme sarkozien. Il continue comme président ce qu’il avait parfaitement réussi quand il était ministre de l’Intérieur : bouger tout le temps, ne jamais rendre de comptes, ouvrir chantier sur chantier pour épuiser l’adversaire. Ce qui compte pour lui, c’est l’apparence d’action, et l’effet qu’elle suscite sur l’opinion. Avant de passer à autre chose. A l’inverse, il faut prendre le temps de revenir inlassablement aux vraies questions, rabâcher même si ça peut sembler un peu barbant. Car s’il y a mouvement perpétuel, il n’y a en réalité pas de résultats probants et, au contraire, devant la crise violente et qui va durer, la tentation redoutable de jouer la stratégie de la tension.

Diriez-vous que la gauche est en train de réunir les conditions d’une victoire à la présidentielle de 2012 ?
Il n’y aura pas de victoire en 2012 sans la constitution autour d’un candidat unique issu de primaires ouvertes d’une grande coalition arc-en-ciel…

Cela veut dire quoi ?
Une coalition allant des modérés du MoDem à l’extrême gauche. Les élections régionales de 2010 vont être, pour nous, un premier test.

Avez-vous des regrets ?
Oui. Au début, je me suis laissé balader. Et j’ai même intégré une sorte de culpabilité au point de beaucoup gamberger. Ceux qui ont fait ce mauvais coup doivent savoir que j’ai aujourd’hui retrouvé dans ma tête l’énergie et la radicalité de mes 20 ans. Donc, je vais me battre.

Propos recueillis par Dominique de Montvalon