Je m'adresse à vous au sujet du mouvement de mobilisation des universités contre les réformes que vous proposez de notre système d'enseignement supérieur, et notamment celles qui touchent le statut des enseignants-chercheurs. Ce n'est pas la première fois que nous en parlons : vous m'aviez aimablement demandé, lorsque vous avez pris vos fonctions, de venir échanger avec vous à ce sujet, connaissant mes responsabilités passées dans le monde étudiant, et mes prises de position au sujet de l'université. Nous avions discuté de la situation de l'université française, et étions tombés d'accord sur le fait qu'elle devait changer, mais qu'elle avait moins besoin de changement que de confiance – confiance en elle-même, confiance du reste de la société, confiance du gouvernement. Je vous avais également dit combien j'étais méfiant et réticent envers les grands projets de restructuration, mirifiques sur le papier mais peu soucieux de la réalité du terrain, des femmes et des hommes ; j'ai vu passer, en tant qu'étudiant, enseignant-chercheur, puis élu, beaucoup d'architectes en la matière, mais peu de (re)construction effective. Sur ce point, il est vrai, vous ne partagiez pas mon sentiment. Mais vous ne pouvez pas dire que je ne vous avais pas alertée.
Je me permets de m'adresser à nouveau à vous car je pense que la situation actuelle est très grave. Je reste fondamentalement sceptique sur l'autonomie financière des universités, sur ses conséquences concrètes et sur les risques qu'elle comporte sur le plan budgétaire. Je sais que vous m'objecterez à ce sujet le « modèle américain » ; mais alors, parlons-en jusqu'au bout, sans nous arrêter aux images d'Épinal : parlons de l'endettement des étudiants, d'une part, rappelons d'autre part que la recherche, sur les meilleurs campus américains, reste très largement financée par les deniers publics. On n'améliorera pas le fonctionnement de nos universités en les dénigrant systématiquement et en courant après d'autres systèmes, mal connus et mal compris.
Il faut regarder les choses en face. Jamais les universitaires, de toutes tendances politiques confondues, n'ont été aussi longtemps, aussi durement, et aussi largement mobilisés contre une réforme. Contre une réforme, pas contre toute réforme. Des solutions existent, à condition que vous acceptiez d'organiser honnêtement une concertation réelle. Mais vous avez fait le choix d'une stratégie de tension, ne cédant sur rien, multipliant objectivement les provocations, faisant du maintien du cap de votre réforme votre seul objectif politique, contre toute évidence et toute rationalité. Vous allez me répondre, sans doute, que vous refusez de discuter avec des minorités gauchistes, et que vous jouissez du soutien silencieux de la majorité elle-même silencieuse. Vieille rengaine, souvent entendue ! Rengaine qui vous voit enfiler les habits de ceux qui vous ont précédée à votre poste, il y a trente ans. Je ne conteste pas qu'il puisse y avoir des « minorités agissantes » – il y en a toujours – mais l'expérience montre qu'elles n'ont de prise sur la situation que quand celle-ci est réellement problématique. Or tout montre bien (et j'espère que vos relais dans les universités vous le confirment) qu'il y a un malaise qui dépasse largement toute minorité, et qu'on ne peut décemment le balayer d'un revers de main.
Ne vous laissez pas griser et hypnotiser par le culte de la réforme pour la réforme. La grandeur d'un ministre, ce n'est pas de remporter des victoires sur des grévistes, à quelque prix que ce soit, c'est de réconcilier. L'honneur d'un responsable politique, ce n'est pas de dresser des catégories de Français les unes contre les autres, c'est de conjuguer les intérêts particuliers pour mieux réaliser le bien commun. Et cela n'est jamais aussi vrai qu'en temps de crise.
Je vous mets solennellement en garde : votre attitude est dangereuse, car elle pourrait bien avoir des conséquences irréversibles dans les universités, bien pires que des examens non tenus. Vous contribuez à creuser entre grévistes et non grévistes un fossé qui ne se guérira pas en un été, et qui s'élargira encore si à cette première division vient s'ajouter celle entre « vainqueurs » et « vaincus ». L'université est une communauté intellectuelle et humaine, de chercheurs, d'enseignants, de personnels techniques et administratifs, d'étudiants. Elle n'est pas une entreprise avec son patron, ses cadres et ses ouvriers. Pas plus qu'elle ne se dirige à coup de passages en force et d'humiliations. Être ministre de l'enseignement supérieur, c'est être ministre de cette communauté, et respecter son unité, car elle est un des fondements des principes qui lui ont donné naissance.
Je vous prie d'accepter, Madame la Ministre, mes respectueuses salutations.
Julien DRAY