lundi 21 mars 2011

Inquiétudes

A plus d’un titre, les résultats de dimanche sont porteurs de grandes inquiétudes sur la société française. Sur l’état démocratique du pays ; sur, évidemment, l’importance nouvelle que le Front National a su prendre en quelques mois, occupant progressivement une place obsessionnelle dans la vie politique française, exerçant même une sorte de fascination morbide ; sur une gauche qui, au soir du second tour, pourra certainement se targuer d’avoir renforcé ses positions dans les Conseils Généraux, mais n’arrive visiblement pas à constituer une alternative politique telle, qu’elle puisse surmonter les problèmes par l’adhésion et la mobilisation qu’elle suscite.


Crise démocratique, donc. On a atteint hier des taux d’abstention historiques. Qu’ils s’inscrivent dans une tendance lourde, de long terme, n’est ni une excuse, ni une explication. On a connu des élections cantonales qui présageaient, par l’ampleur de la mobilisation et des scores, des victoires nationales – dans les années 70 pour la gauche, ou en 92 pour la droite. On serait bien en peine de voir, avec assurance, une telle promesse dans ce premier tour. On pourra toujours rétorquer que les cantonales ne sont pas une élection essentielle, et que ce sont les élections nationales qui constituent un test décisif pour la participation ; pourtant, ne profère-t-on pas par ailleurs que c’est la proximité qui compte, et que la politique se meurt d’être portée par des élus coupés des réalités de terrain ? Suivant cette analyse, les élections cantonales, comme les municipales, devraient être un grand moment d’investissement citoyen, pour choisir ceux qui vont gérer au plus près la vie des territoires. On voit bien que nous sommes loin d’une telle dynamique. Constat qui interroge notre système institutionnel, illisible, avec un tel maquis de compétences croisées, partagées, brouillées, qu’il est presque impossible pour les citoyens d’en démêler l’écheveau. La question d’une réforme de fond – et qui ne se limite pas à des manipulations électorales, comme celle qu’a mise en œuvre la majorité – est donc plus que jamais posée. On entend parfois qu’il y a trop d’élus en France : en réalité, il n’y en a même pas assez, mais rien n’est fait pour leur donner les marges et la facilité d’action nécessaires, tant leurs compétences sont diluées, et les procédures d’intervention complexes. Tant qu’une révolution démocratique n’aura pas été initiée, on pourra continuer à se lamenter sur les taux d’abstention qui explosent et les élus qui se dé-crédibilisent.


Deuxième inquiétude, sur l’état de la droite, que l’on disait républicaine et qui chaque jour révèle de nouvelles lignes de fracture. En première approche, on peut estimer que la stratégie de Grenoble, celle du discours mêlant identitaire et sécuritaire, est un échec pour le président de la République, et que celui qui espérait siphonner les voix perdues au bénéfice du Front National s’est retrouvé siphonné à son tour. Mais attention. On peut aussi se dire que Nicolas Sarkozy a en tête non pas les cantonales, mais déjà la présidentielle, et que dans cette perspective il a au moins réussi une chose : plonger le débat et le paysage politiques dans la confusion la plus totale. Certes, on peut estimer à la lecture des résultats de ce premier tour que le FN dynamite la droite. Mais il faut voir que ces cantonales marquent autre chose : le retour des thématiques communes au FN et à Nicolas Sarkozy au cœur du débat. Alors que le bilan désastreux de l’UMP sur les plans économique et social devrait être au centre du jeu, on parle d’immigration, de délocalisations, du lien entre protection (sociale, économique) et identité nationale. Superficiellement, bien entendu, on pourrait penser que l’on parle ainsi de social ; mais on le fait avec un prisme qui avantage la droite et l’extrême-droite, et qui évite d’aborder le terrain sur laquelle la gauche pourrait et devrait être forte : celui des salaires, du partage des richesses, du pouvoir d’achat, de la réindustrialisassions couplée à l’innovation. A moyen terme s’impose donc une structuration du débat qui n’est pas la plus défavorable pour Nicolas Sarkozy : bien au contraire même, elle empêche la gauche de faire la campagne qu’elle devrait faire. Brouiller les pistes, pourrir le débat, en en déplaçant l’épicentre, pour éviter le vrai bilan économique et social : Sarkozy était dans une impasse, il organise le chaos, qui lui laisse quelques portes de sortie.


Remarquons, de ce point de vue, que le débat sur l’Islam a été pensé comme une machine à piéger la gauche, et la replonger dans une situation comparable à celle qu’elle a déjà traversée au sujet de la sécurité. L’outrance de certaines positions à droite vise, par effet de repoussoir, à inciter la gauche, en réaction, à nier les problèmes – bien réels – liés non pas à l’Islam, mais à certaines pratiques minoritaires qui fragilisent, parfois volontairement, le pacte laïque. Dans une telle éventualité, Nicolas Sarkozy réapparaitrait comme le gardien de la laïcité face à une gauche naïve et aveugle – ce qui serait une façon supplémentaire, pour lui, d’échapper au bilan que je viens d’évoquer.


Ma troisième et dernière inquiétude tient à l’état de la gauche. Nous n’avons pas de quoi pavoiser : l’absence de réflexion sérieuse, depuis au minimum 10 ans, empêche toute incarnation idéologique dans l’opinion ; preuve est faite, si il y en avait encore besoin, que l’antisarkozysme n’est pas un projet, et ne pousse qu’à l’abstention ou au vote en faveur des extrêmes. Remarquons au passage que nous n’avons même pas été cohérents du point de vue de cette opposition frontale au gouvernement : il n’y a pas eu de grand meeting socialiste national ou même régional, et nous n’avons finalement pas réellement cherché à politiser le scrutin et à l’abstraire du localisme recherché par l’UMP. Tout cela est de très mauvais augure pour la suite : faute de ligne politique claire et d’assurance de victoire, les primaires risquent d’avoir pour seule boussole les sondages, et de se transformer en validation organisée de ceux-ci. Nous sommes pourtant bien placés pour connaître leur fragilité. C’est, au passage, un contresens sur les primaires telles que je les avais conçues, à savoir comme un instrument de politisation de la société par la qualité des débats et l’association des citoyens. Vidées de cette substance, elles perdraient tout sens et pourraient bien devenir un boulet de plus pour la gauche.


Pour finir, petit conseil amical à ceux qui devront affronter dimanche prochain des duels avec le FN au second tour : crier « halte au fascisme » n’est pas une solution, pas plus qu’abandonner la stratégie du cordon sanitaire face au FN ne serait une option sensée ; il importe d’affirmer notre force, de défendre une société métissée et assumée comme telle, qui certes traverse des problèmes, mais sait qu’ils ne se résoudront aucunement dans l’affrontement et dans la haine d’autrui, mais bien au contraire dans le rassemblement. Suscitons des votes positifs, non pas de peur ou de repli. Positivons la présentation de nos projets pour susciter l’adhésion populaire. Sortons du pessimisme qui s’impose sous la dictée de spécialistes du dénigrement et du noircissement permanent de la situation : il y a dans les départements, dans les villes, de formidables énergies qui se déploient, des projets qui réussissent grâce à l’investissement des collectivités territoriales, et qui méritent d’être mis en avant et portés en exemple. La meilleure façon d’affronter les problèmes qui existent – et qui nourrissent le vote extrême – n’est pas de se laisser hypnotiser par eux (dans cette sorte de fascination morbide dont je parlais au début de ce billet), mais de relever la tête, pour sortir de cette stratégie de l’échec dans laquelle il est si facile de se perdre.


Julien Dray

5 commentaires:

Setifano a dit…

Au niveau du constat c'est intéressant, que ce soit sur les limites de la Ve République, le pseudo laïcité à la française, ou bien encore la stratégie nauséabonde de Sarkozy, je suis tout à fait d'accord.
Mais étant donné votre poids politique M.Dray, ne pourriez vous pas faire partie des instigateurs d'un grand changement?
Une révolution en quelque sorte qui pourrait finalement être cette idée que vous évoquez dans votre billet; Ce manque d'inspiration de la gauche que vous situez à 10 ans mais qui prend ses fondements dès l'effritement du mûr je pense, pourrait être comblé par un projet commun à l'ensemble de la gauche.
En effet, il aurait un double avantage, stratégiquement celui d'être rassembleur, car croyez moi nombre de citoyens sont lassés au plus au points des divisions face à la machine électorale qu'est l'U.M.P.
Surtout, l'intérêt principal serait de renforcer le sens du mot démocratie au sein d'un pays qui me paraît un peu trop sûr de lui dans ce domaine, en renforçant les pouvoirs des députés tout en trouvant une alternative à ce manque de représentativité flagrante du parlement! Je n'ai pas de solution miracle malheureusement, mais je pense sincèrement qu'un peu de métissage et de rajeunissement dans les deux assemblées ne feraient pas de mal.
Sur la stratégie de Sarkozy je ne rajouterai rien, je pense que vous avez bien décrit la chose.
Enfin sur la laïcité, permettez moi de vous poser une question qui me "turlupine": Pourquoi, dans un pays dit laïque comme la France, où la séparation de l'Eglise et de l'Etat est établie depuis plus d'un siècle, est il possible d'obtenir une réduction d'impôt sur le revenu pour des dons aux cultes? En quoi les contribuables doivent ils assumer la croyance des autres, puisque c'est de cela qu'il s'agit? Et je vous prie de ne pas botter en touche en arguant que bien d'autres niches fiscales sont plus scandaleuses, puisque le sujet était la laïcité. Franchement, les prières de rue ce n'est pas le débat..
Je doute de l'intérêt porté à ce type de message sur un blog, en France, en 2011.. Mais bon, l'espoir fait vivre!

Alain a dit…

Fine analyse du contexte.

Anonyme a dit…

Vous qui avez vécu l'épreuve d'être ostracisé et "cassé" par la calomnie, avec pour objectif (atteint et je le déplore comme vous) de vous faire taire et de vous empecher d'être le soutien indispensable à un réel leader charismatique de gauche (en l'occurence seule Madame Royal a cettte dimension) avez bien raison d'être inquiet. Les projections sociologiques montrent que si Madame Royal (ou tout autre leader de gauche un peu charismatique, exit DSK et Madame Aubry) n'est pas porté(e) à la présidence par la gauche, nous aurons très vite (moins de 10 ans) un président(e) d'extreme droite avoué (et non pas dissimulé comme Sarkosy) avec les conflits et les engrenages vers la guerre, alors inévitable.

ALVAREZ a dit…

c'est effectivement une fine analyse
mais tout d'abord permettez moi de vous dire que cette manoeuvre qui consistait à vous evincer n a fonctionné que parce que vous n avez pas relevé le défi assez tôt
tous vos sympathisants dont je fais partie depuis bien longtemps ne sont pas arrêtés à ces balivernes et complots de politicards

et puis, concernant l abstention, je crois bien que tout ce qui se dit est faux
non, les Français ne se désintéressent pas de la politique
que c'est facile de culpabiliser le "peuple" en l'accusant de faire monter le Front National "
ce qui est faux
juste, que ce soit interprété comme un avertissement, ou plutot comme un SOS
la France souffre
j ai entendu hier un journaliste et un homme de gauche dire , les Français se plaignent sans cesse, la France a la palme du pessimisme
ah bon?
moi vieille militante de gauche,avec un idéal et des convictions, je me retrouve à 59ans en fin de droits,seule, rejetée de partout car trop vieille, je n ai plus de logement, eh oui SDF et avec l ASS soit 450 euros par mois
plus de mutuelle, plus rien
j ai 171 trimestres validés à ce jour
c 'est ça le pessimisme, non c'est du desespoir
que faut il faire pour être écouté , s'immoler devant la mairie de Massy en l occurence, et peut être comprendras t'on que la souffrance est bien là
oh je sais bien, mon cas et mes propos n interessent personne
mais comme dit une autre personne, on peut toujours rêver
Andréa
que faut il faire pour qu'on écoute

Anonyme a dit…

julien dray -
j'ai lu votre déclaration quand à la prise de position de martine aubry sur dsk. Je ne partage pas votre position - en effet,même si vous avez du affronter ce genre d'acharnement médiatique et que vous connaissant on pouvait en être révolté - autant pour dsk - la situation n'est pas la même - en effet, l'acharnement a été cruel et a brisé la carrière de cet homme - mais il s'agissait dans ce cas d'une atteinte à une personne - je ne sais pas ce qui s'est passé dans cette chambre mais on peut observer qu'il y a eu visiblement quelque chose dans un rapport qui me parait inégalitaire - je ne pense pas que c'est la femme de service qui lui a fait des avances. Les confidences d'un certain nombre de femmes et de proches qui reconnaissent le gout effréné et quelques fois les avances déplacées d'un homme qui exerce des responsabilités politiques et qui veut devenir président de la république nous autorisent à douter de cet homme.
Le comportement privé d'une personne n'est pas complètement étranger à l'authenticité de sa parole politique. Peut-on faire confiance à un homme qui saute sur la fille d'une femme qui a eu une relation avec sa mère?
Peut-on faire confiance à une homme politique qui abuse de sa position pour traiter les femmes de cette manière?

Autant quand on est l'ami de quelqu'un - on peut le soutenir dans la difficulté et lui dire en privé sa pensée autant avec une personne ayant une ambition pareille on doit se démarquer pour ne pas laisser l'impression qu'on avalise ces manières que l'on dénoncerait avec vigueur d'un mec de banlieue. Martine Aubry est présidentiable : elle a eu raison de se démarquer pour être crédible et ne pas courir le procès de solidarité de parti ou élite.

J'espère que votre candidat qui est un homme honorera la gente masculine en prenant lui aussi ses distances avec un homme qui ne peut pas domestiquer ses pulsions.

kaissa