A lire et à relire le projet du PS, il y a un doute, qui se fait de plus en plus insistant, à mesure que l’effet de (bonne) surprise initial suscité par sa publication s’estompe. Un doute qui se renforce quand on parcourt ses longs développements sur à peu près tous les sujets, de l’Europe à la citoyenneté en passant par la politique industrielle et la pêche. Un doute sous forme de question : ce projet définit-il réellement une vision de la société propre aux socialistes ? Derrière le catalogue prolixe de mesures, de propositions, de bonnes intentions, voit-on poindre une voie claire et convaincante pour sortir du « système » actuel, qu’il est de bon ton de fustiger, à droite comme à gauche, sans que l’on comprenne toujours bien ce que les uns et les autres proposent de bâtir à la place ?
Mon expérience militante et politique m’a appris les vertus de la simplicité, comme condition de l’efficacité. Au fond, qu’attend-on d’un projet politique ? Qu’il ait réponse à tout, qu’il comporte une mesure pour chacun pris un à un – étudiant, commerçant, artisan, entrepreneur, enseignant, etc. ? Non. On attend d’abord d’un projet qu’il offre une grille de lecture du moment présent, et qu’il trace des perspectives d’action, en désignant clairement des adversaires et en installant le cadre politique d’une confrontation avec eux. Relisez le projet socialiste avec ce critère en tête. Explique-t-il pour quoi et contre qui la gauche doit agir ? La seule confrontation qu’on y trouve développée, c’est celle entre l’Etat et les citoyens, l’Etat donne, l’Etat prend, les citoyens obtiennent, ils contribuent. On désespère d’y trouver comme axe structurant l’affrontement avec la mondialisation libérale. Certes, elle y apparaît, par touches, par endroits, dans la petite dissertation liminaire ; mais on est bien loin d’un manifeste politique qui assumerait frontalement le combat contre le nouveau désordre mondial. A cet égard, la profusion de propositions dans tous les sens, et pour toutes les catégories de population, est un signe qui ne trompe pas : les concepteurs de ce texte ont raisonné en termes d’arithmétique électorale, de mise bout à bout de catégories d’électeurs, de savants calculs pour récupérer telle ou telle population déçue de Nicolas Sarkozy, plutôt qu’à partir d’une conception politique et idéologique de l’état de la France et des mesures à y prendre.
Que la confrontation avec le désordre néolibéral et son économie financiarisée ne soit pas portée et assumée en tant que telle a de lourdes conséquences. D’abord, cela donne le sentiment d’une capitulation face à une fatalité, d’une tentative de corriger les dégâts à la marge plutôt qu’à la source. Par ailleurs, cela traduit une conception erronée du rôle de la social-démocratie. La social-démocratie est une idéologie du compromis, pas de la compromission. Le compromis ne se demande pas poliment, il se construit dans un combat politique avec les pouvoirs économiques et financiers. Les avancées sociales obtenues durant les Trente Glorieuses l’ont été dans un rapport de force, dans le contexte de la pression qu’exerçaient alors la menace du Bloc de l’Est, mais aussi, à l’intérieur, les mouvements sociaux et contestataires. De ce point de vue, l’effondrement du communisme a eu un rôle ambivalent : d’un côté, on ne pouvait que se réjouir, bien entendu, de la victoire de la liberté dans des sociétés sclérosées et étouffant sous les dictatures ; mais d’un autre côté, cela a également été un coup dur porté à l’équilibre politique de nos pays. Il a laissé comme seul pôle de référence le modèle libéral, à l’égard duquel les partis de gauche n’ont visiblement toujours pas trouvé la bonne façon, ni la juste distance pour se positionner, oscillant entre imprécations de façade et accommodements gestionnaires. L’échec final du communisme aurait pu permettre aux réformistes de reconstruire une gauche forte et moderne autour d’eux : ils n’ont pas su saisir cette chance, et en paient aujourd’hui les conséquences, sous la forme d’une hégémonie idéologique implacable de la droite.
Faute de juste positionnement dans ce contexte déséquilibré, il devient impossible de construire un système de valeurs et de principes pouvant incarner une alternative au système dominant. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les questions culturelles et éducatives, fondamentales pour définir la société que l’on veut, sont parmi les points les plus faibles du projet socialiste – l’éducation y étant bien présente, mais traitée sous l’angle de la lutte contre les « inégalités » et la baisse du niveau scolaire, plutôt que comme un outil d’élévation du niveau culturel ambiant, d’émancipation et de constitution de la citoyenneté. Qu’il faille parler moyens, chiffrage pour faire « sérieux », rémunération des enseignants, personne ne le conteste – mais si le propos se limite à cela, alors on se cantonne au rôle d’une organisation syndicale, ce qui n’était pas forcément notre ambition de départ.
La confrontation que nous devrions installer et mener n’a pourtant rien de mystérieux. C’est celle contre le capitalisme financiarisé, donc, contre l’économie de la rente, de l’actionnariat, contre le pouvoir bancaire, et ce à toutes les échelles : c’est-à-dire depuis la taxation des flux financiers, en haut, jusqu’à la facilitation de l’accès des particuliers et des entrepreneurs, en bas, au crédit et aux services bancaires. Le support de cette confrontation, c’est la constitution d’une nouvelle alliance des actifs – travailleurs et entrepreneurs – contre les bénéficiaires de la rente financière.
La question qui nous est posée à ce moment de l’histoire n’est pas de savoir quelle politique nous devons mener. Elle est de savoir si la politique tout court peut encore quelque chose, ou si elle est définitivement réduite au rôle d’infirmier de forces économiques qui la dépassent. Une gauche qui se présenterait aux prochaines élections sans avoir répondu nettement à cette interrogation majeure se préparerait non seulement des jours difficiles une fois arrivée au pouvoir, mais serait aussi en grande difficulté pour accéder à celui-ci, aussi affaibli que soit l’actuel président. Si les primaires socialistes veulent être utiles, et ne pas se limiter à une confrontation de listes de soutiens et de ralliements à untel ou untel, elles doivent permettre de révéler celui ou celle des candidats qui sera capable de mener l’offensive et de redonner son sens non seulement à l’idée de gauche, mais aussi à celle de politique.
Julien Dray
6 commentaires:
Bonjour
globalement d'accord sur ce constat... alors quels objectifs, quel plan d'actions, avec qui, dans quels délais...
amitiés Patricia
Pourquoi ne pas associer à la politique ainsi définie la notion de "révolution"..., où l'aspect lutte, combat, l'indignation, le rejet des injustices, des atteintes à notre liberté, à notre dignité sont bien plus présentes et nécessaires pour qagner à gauche en 2012. Il faudrait pouvoir s'inspirer de ce qui vient de se passer en Tunisie, en Egypte...en exigeant que notre oligarchie corrompue "dégage" elle aussi !
Tout à fait d'accord.
Bravo, entièrement d'accord.
Bonjour,
Dans une interview au journal La Croix du 9 Mai, député UMP Claude Goasguen, rapporteur de la mission d’information parlementaire sur le droit de la nationalité déclare: « Il faut limiter [la binationalité] […] Je souhaite que l’on commence par enregistrer les situations de double nationalité au moment des actes de mariage, de naissance ou de naturalisation. On disposerait ainsi à terme d’un registre des binationaux. […] on demanderait aux gens de choisir entre deux nationalités. Ou bien on [irait] vers une limitation des droits politiques… »
Il est de droite, il est dans son rôle. Mais dans son interview, il semble vous associer, ainsi que Manuel Valls, à ces idées, ce qui est fort gênant. Pour lever toute ambiguïté, il serait donc judicieux que vous publiiez un démenti en réaffirmant au passage les valeurs de la gauche concernant ce sujet.
dans l'attente de votre réponse,
cordialement
Olivier Réchauchère, citoyen et républicain
D'accord,à fond, avec l'analyse de J.Dray. Enfin un meneur socialiste qui s'occupe du seul problème sérieux. J'adore trouver un leader qui pense que mon souci est LA QUESTION ! Bravo pour le complément de Roland.
Et maintenant "que faire"? Peut-on espérer que la moins "éléphant" de nos candidats épousera le réalisme, LA CONSCIENCE de J.D.?
Bernard PUJO 77
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